Après Prisoners et Enemy, Denis Villeneuve était sans doute attendu une nouvelle fois sur le terrain du film de genre même si son aura reste encore sanglée à Incendies, grandiloquente adaptation de la tragédie œdipienne écrite par Wajdi Mouawad.

Au-delà de la dramaturgie brillamment portée par Emily Blunt, Benicio del Toro et Josh Brolin, de la psychologie hollywoodesque charpentée par le scénario, l’ancrage dans la réalité sordide de Ciudad Juarez attribue à Sicario une consistance semi-fictionnelle convaincante. Nombres d’investigations, de rapports d’ONG et autres productions culturelles ont jeté à la face du monde l’affaire des meurtres de femmes de Ciudad Juárez. Sicario fait apparaitre sans mots et de manière quasi subliminale ces milliers de femmes disparues dans les profondeurs d’une ville frontière défranchisée de l’horreur. Dès ses premières séquences le thriller donne sans connivence le la ; l’ultra violence comme objet limite par lequel le degré ultime de la barbarie homme à homme se libère, compose la portée humaniste du propos. Peu importe que le désert de Sonora ne soit pas limitrophe de la ville épicentre du trafic de drogue, les vues aériennes, sonores et organiques de l’immensité désertique troublent tant elles évoquent le corps ; de ces corps mutilés puis exhibés comme épanchement terminal de la déréliction. A en croire Matt Graver (Josh Brolin) et en guise de leçon d’Histoire des Amériques, Medellin et CIA étaient les garants d’un ordre régulant la demande perpétuelle en cocaïne. Volatilisé, l’équilibre a cédé la place au désordre qui a engendré des cartels incontrôlables ; telle est une des thèses de Sicario, en phase avec des fragments du réel.

Généreuse et sensible, l’œuvre, allégée de son cahier des charges hollywoodien, est une grande réussite qui laisse le public immobile sur son fauteuil jusqu’à la dernière milliseconde.

Marc Chailleby